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Tag ‘traduction publicitaire’

Pourquoi faire appel à un traducteur professionnel

Lundi, janvier 18th, 2021

Par Guillaume Deneufbourg, traducteur en profession libérale depuis 2002 et intervenant à l’Université de Lille dans la formation de master Traduction Spécialisée Multilingue depuis 2010

Les praticiens de la traduction professionnelle dénoncent régulièrement ce qu’ils perçoivent comme un manque de considération de leur savoir-faire. Dans le milieu, il est ainsi de notoriété publique que certains «non-initiés», estimant suffisante leur connaissance de la langue étrangère et/ou du domaine de traduction, choisissent de se frotter eux-mêmes à l’exercice de traduction, sans passer par l’expertise d’un professionnel, jugée trop onéreuse.

Comment leur en vouloir? Combien de fois n’ai-je pas désherbé mes parterres, bichonné ma voiture ou peint ma balustrade, privant jardiniers, laveurs de voitures et autres peintres d’une honorable source de revenus?

Je n’ai dès lors aucun problème personnel avec cette pratique, aussi courante qu’inéluctable, et à laquelle aucun secteur – ou presque – n’échappe.

Rien de révolutionnaire, me direz-vous donc, mais tout de même de quoi irriter un confrère, qui a dernièrement dénoncé cette hérésie sur la twittosphère, accusant les non-traducteurs de manquer d’honnêteté intellectuelle.

J’ignore l’élément déclencheur de ce gazouillis, mais il m’a incité à prendre la défense des accusés, chez qui je n’identifie ni malhonnêteté intellectuelle ni mauvaise volonté. Il se trouve simplement que la plupart des gens n’ont pas conscience des difficultés inhérentes à l’exercice de traduction.

Et votre serviteur d’émettre, par tweet interposé, l’hypothèse d’une manifestation du célèbre effet Dunning-Kruger: n’ayant pas connaissance des éléments constitutifs d’une (bonne) traduction, les néophytes surestimeraient leurs compétences et plongeraient tête la première dans un exercice pour lequel ils ne sont pas armés. La clé? Vulgariser, expliquer.

Donc vulgarisons, si possible au moyen d’un exemple «éclairant».

Et pour ce faire, quoi de mieux donc que ce message publicitaire, directement inspiré de La Traduction Raisonnée de Jean Delisle, maître à penser de la planète traductologique en matière de pédagogie de la traduction?

« A bulb that gives more light using less energy».

Je vous laisse quelques secondes pour traduire mentalement en français cet énoncé d’un fabricant d’ampoules électriques… Vous y êtes? Bien!

Si vous n’êtes pas du métier, vous vient sans doute à l’esprit une phrase telle que:

« Une ampoule qui donne plus de lumière en utilisant moins d’énergie ».

À première vue, ce parfait décalque de son modèle est tout à fait acceptable. Sauf qu’à y regarder de plus près, bien que l’énoncé original soit en apparence anodin, la version française est hautement perfectible. Vous serez ainsi étonné d’apprendre que votre traduction manque de fidélité au sens et qu’elle ne respecte pas le caractère idiomatique de la langue d’arrivée.

Ah vraiment?

En premier lieu, techniquement, une ampoule de x watts ne peut donner « plus de lumière ». Posez la question à votre électricien, il vous répondra que sa puissance lumineuse ne peut varier. En revanche, sa longévité, elle, est variable. C’est ce que signifie « more light».

Ensuite, en bon locuteur de langue maternelle française, vous vous garderez d’utiliser un comparatif elliptique (comparatif exprimé sans que l’autre terme de la comparaison soit précis – «donne plus de lumière que quoi?»), beaucoup plus courant en anglais qu’en français, tout comme ce vilain participe présent qui alourdit l’énoncé («en utilisant»).

Ce cheminement cognitif aboutit à l’équivalence fonctionnelle suivante: « L’ampoule qui consomme peu et dure longtemps. » Née des mots de l’énoncé de départ, la formulation s’est prolongée bien au-delà de ceux-ci.

Mais poursuivons, car qui dit « équivalent fonctionnel » ne dit pas encore « traduction correcte ». Ainsi reste-t-il à ajouter une dimension « commerciale » pour que l’énoncé publicitaire soit plus percutant. Comment? En jouant avec les mots, les concepts.

Pour ce faire, l’original, pris isolément, peut ne pas suffire: il faudrait idéalement en savoir plus sur la « voix » publicitaire privilégiée par ce fabricant d’ampoules, connaître des slogans utilisés antérieurement sur d’autres produits, éventuellement par ses concurrents, voir la photo qu’ils envisagent d’utiliser, etc. En somme, des dizaines de facteurs, que nous ne pouvons examiner en détail ici, sont à prendre en considération. Mais pour ne pas vous laisser sur votre faim, voici tout de même une modeste tentative, parmi tant d’autres possibilités:

« Longue durée et économe: l’ampoule qui peut le plus et le moins. »

Sans doute perfectible – d’autant que le slogan de départ n’est finalement pas si vendeur que cela –, mais vous avez l’idée.

Qu’en conclure? Deux choses.

Primo. Que notre réflexion mobilise six présupposés: la connaissance de la langue anglaise, certes, mais aussi l’apport de connaissances générales, un raisonnement logique, la connaissance de la langue française, une pointe de créativité et, enfin, la prise en compte du skopos, c’est-à-dire de la finalité de l’énoncé (message publicitaire). Seule la combinaison de ces six éléments pourra garantir le meilleur résultat.

Secondo. Que certes, un énoncé à moindre coût tel que « Une ampoule qui donne plus de lumière en utilisant moins d’énergie » reste compréhensible, voire acceptable. Mais comme je peux supporter la vue de quelques mauvaises herbes qui persistent dans mes parterres ou de traces disgracieuses sur la carrosserie de ma voiture, il vous revient à vous de définir vos priorités et vos exigences, en gardant à l’esprit qu’en entreprenant vous-mêmes ces « travaux », la qualité du résultat obtenu risque fort de ne pas être celle qui vous sera garantie par les gens de métier.

Post-scriptum

Selon vous, quelles sont les propositions de traduction de deepL et de Google Translate ?

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