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Enquête : traducteurs et utilisation des médias sociaux

Mardi, mars 2nd, 2021

Par Rudy Loock, professeur à l’Université de Lille (France), responsable du Master Traduction spécialisée multilingue (TSM)

Traduction : étudiants du master “Traduction spécialisée multilingue” de l’Université de Lille dans le cadre de leur Skills Lab

Stratégie marketing relative aux médias sociaux, crédit photo https://todaytesting.com sous licence CC BY 4.0

Au cours de l’élaboration du nouveau référentiel de compétences du Master européen en traduction (EMT), publié en 2017, s’est posée la question de l’ajout de la compétence no 24, « utiliser les médias sociaux de manière responsable à des fins professionnelles », dans le domaine des compétences « personnelles et interpersonnelles ». Alors que certains collègues la considéraient indispensable au XXIe siècle, d’autres évoquaient la possibilité d’être un excellent professionnel sur le marché de la traduction sans disposer d’aucune présence sur les médias sociaux. Ce point de vue, certes recevable, s’est cependant vu contrebalancé par l’un des arguments principaux en faveur de l’ajout de la compétence no 24 : les traducteurs, notamment indépendants, représentent une communauté très active sur les médias sociaux. Ainsi, la maîtrise de ces derniers à des fins professionnelles pourrait se révéler un atout majeur sur le marché de la traduction, d’où le besoin de formation à ce sujet dans les programmes universitaires en traduction. Les professionnels du secteur partagent souvent leurs conseils sur l’utilisation optimale des médias sociaux (voir The Little Book of Social Media Marketing for Translators: Network – Learn – Profit de Nicole Y. Adams, disponible en ligne (en anglais), par exemple, ou encore des billets de blog tels que celui-ci). Depuis peu, les chercheurs en traductologie se penchent également sur la question, comme Renée Desjardins dans son livre Translation and Social Media: In Theory, in Training and in Professional Practice, publié en 2017 (lien en anglais).

Un travail d’enquête sur la présence numérique des traducteurs a donc été nécessaire afin d’étayer l’importance de la formation aux médias sociaux dans les programmes universitaires en traduction. Si nous souhaitons transmettre aux étudiants l’importance et les avantages d’une telle présence numérique, nous devons être en mesure de détailler les différents profils de professionnels présents sur les médias sociaux, les raisons de leur présence sur chacune des plateformes, et enfin ce que ces dernières apportent réellement en termes de perspectives professionnelles. Pour répondre à ces questions, un sondage en ligne a été réalisé au printemps 2020 (devinez où… sur les médias sociaux). Le présent billet reprend et analyse les résultats de cette enquête.

Qui sont les répondants ?

L’enquête, intitulée « Social media and translators » (Traducteurs et médias sociaux), a été mise en ligne en avril 2020 sous la forme d’un questionnaire Google Forms de 14 questions. Les réponses ont été recueillies de manière totalement anonyme, et aucune information personnelle n’a été demandée. Le sondage a été diffusé via les médias sociaux LinkedIn et Twitter. Il est resté en ligne pendant un mois, et a reçu 188 réponses.

La grande majorité des répondants sont des traducteurs indépendants (81,7 %), viennent ensuite les employés du secteur privé (8,6 %), puis les fonctionnaires (5,9 %). Ils sont principalement établis en Europe (85,4 %), puis en Amérique du Nord (8,1 %), en Amérique du Sud (2,7 %), en Asie (1,6 %), et enfin en Afrique et en Australie (ex aequo à 1,1 %). Ce déséquilibre géographique est probablement dû aux comptes LinkedIn et Twitter qui ont partagé le sondage. La plupart des répondants ont entre 26 et 39 ans (39,8 %) ou entre 40 et 54 ans (38,7 %), tandis que les plus de 55 ans et les moins de 25 ans ne représentent, respectivement, que 15,6 % et 5,9 % des sondés. Outre les médias sociaux, 41,4 % d’entre eux déclarent également posséder un site web professionnel, alors que 43 % n’ont, quant à eux, ni site web professionnel ni blog, faisant ainsi de leurs médias sociaux leur seule présence numérique. Seule une minorité dispose à la fois d’un blog et d’un site professionnel (11,3 %).

Quels médias sociaux ?

Il existe un grand nombre de médias sociaux divers et variés. Certains sont clairement professionnels (tels que LinkedIn et Viadeo), alors que d’autres sont parfois perçus comme purement récréatifs (tels que Facebook, Twitter, Instagram ou encore WhatsApp[1]). Aucun n’est propre aux traducteurs et aux interprètes (indépendants), excepté The Open Mic. Ainsi, il est intéressant de découvrir sur quels médias sociaux les traducteurs sont présents, lesquels sont privilégiés en termes d’objectifs professionnels et lesquels aident justement à atteindre ces derniers. Le graphique ci-dessous reprend les résultats de l’enquête. Les 5 médias sociaux les plus activement utilisés par les traducteurs sont : LinkedIn (91,9 %), Facebook (81,2 %), Twitter (68,8 %), WhatsApp (66,1 %) et Instagram (49,5 %). Quant à l’usage dans une optique professionnelle, les résultats sont les mêmes, mais on observe des pourcentages moins élevés et un ordre différent : 88,2 % des traducteurs font état d’un usage professionnel de LinkedIn, tandis que Twitter arrive en deuxième position avec 53,8 %. Concernant Facebook, 44,1 % des traducteurs déclarent posséder un compte professionnel, ce qui représente seulement la moitié des traducteurs inscrits sur ce média social. Se retrouvent en 4e et 5e positions WhatsApp (21 %) et Instagram (14 %). Ces résultats, qui peuvent paraître surprenants, mettent clairement au jour la volonté des traducteurs de maintenir une présence professionnelle sur de nombreux médias sociaux : au total, les répondants déclarent en moyenne 4,3 comptes actifs.

Quand se pose la question des médias sociaux qui les ont réellement aidés à atteindre leurs objectifs professionnels, les traducteurs fournissent des réponses légèrement différentes. Alors que LinkedIn reste en tête du classement avec 75,8 %, Twitter deuxième avec 38,2 %, Facebook troisième avec 26,3 % et WhatsApp à présent à la quatrième place avec 7,5 %, la cinquième place revient, fait surprenant, à Academia (une plateforme privée pour les chercheurs universitaires) avec 3,2 %. Ces répondants affirment que le site Web leur permet d’atteindre leurs objectifs personnels, alors même qu’un certain nombre d’universitaires se positionne contre l’utilisation de cette plateforme (voir par exemple ici ou encore ). Ce résultat peut paraître étonnant, au vu de la critique récurrente selon laquelle les professionnels seraient déconnectés de la recherche universitaire en linguistique ou de la traductologie.

En ce qui concerne Facebook, Twitter et même LinkedIn, un décalage se distingue entre le nombre total d’utilisateurs de ces médias sociaux et la part de ceux qui déclarent des retombées professionnelles positives. Cet écart laisse donc à penser que les médias sociaux n’apportent pas de valeur ajoutée professionnelle à tous les traducteurs.

En outre, environ 10 % des répondants ont mentionné d’autres médias sociaux, notamment Xing, le concurrent allemand de LinkedIn. Dans des proportions marginales, certains sondés ont également indiqué utiliser ProZ et TranslatorsCafé.

Quelles utilisations ?

L’utilisation des médias sociaux par les traducteurs professionnels est motivée par des raisons diverses et variées. Leurs priorités : échanger avec des collègues (79 %), trouver des informations (78,5 %) et se tenir au courant des nouveautés du marché (66,7 %). Trouver des clients se retrouve finalement plus loin dans le classement, qu’il s’agisse de clients directs (52,2 %) ou d’agences/prestataires de services linguistiques partenaires (40,3 %). Les traducteurs n’utilisent que rarement ces plateformes pour trouver des collègues à qui sous-traiter des projets de traduction (10,2 %) ou pour recruter des stagiaires (1,7 %), mais ces chiffres sont probablement dus à la prévalence d’indépendants parmi les répondants (81,7 %). Pour terminer, notons qu’un quart des traducteurs utilisent les médias sociaux pour se former, et que 16 % d’entre eux s’en servent dans le but de partager leur quotidien au sein de la communauté. Dans la catégorie « Autre » apparaissent également les réponses suivantes : rendre compte d’une conférence, se documenter sur sa spécialité, discuter de terminologie ou encore promouvoir ses publications.

On observe en général une forte corrélation entre les attentes (« mes objectifs professionnels sont ») et les résultats (« j’ai déjà réussi à »), à l’exception d’une utilisation des plateformes pour trouver du travail (auprès de clients directs ou d’agences/prestataires de services linguistiques partenaires). Sept répondants (3,7 %) ont déclaré que les médias sociaux ne les avaient pas aidés une seule fois à atteindre des objectifs professionnels, et un autre a répondu que c’était son cas, mais « dans une certaine mesure » seulement.

En moyenne, la plupart des traducteurs professionnels consacrent entre 5 et 10 heures par semaine aux médias sociaux, et estiment que le temps passé sur ces plateformes est utile. Toutefois, ce constat est nuancé : alors que seulement 0,5 % d’entre eux les considèrent comme une perte de temps, 34,9 % répondent qu’elles constituent une belle opportunité mais sans plus, tandis qu’une part équivalente (32,8 %) va encore plus loin et affirme qu’il s’agit d’un bon investissement dans leur carrière. Enfin, seuls 17,2 % d’entre eux estiment leur présence numérique nécessaire.

Par ailleurs, une majorité de sondés n’a pas été formée à l’utilisation des médias sociaux à des fins professionnelles (79,6 %), et moins de la moitié (47,9 %) est en accord ou en total accord avec l’affirmation suivante : « J’ai suffisamment de connaissances sur la législation relative à l’utilisation professionnelle des médias sociaux (confidentialité, propriété intellectuelle, protection des données…) ». 33,3 % des répondants ont, quant à eux, déclaré n’être ni en accord ni en désaccord avec cette affirmation. Sans surprise, 81,2 % des traducteurs interrogés sont en accord ou en total accord avec l’affirmation suivante : « Une formation spécifique concernant l’utilisation professionnelle des médias sociaux devrait être dispensée aux étudiants ». Seul 1 % se déclare « en total désaccord ».

Conclusion

Notre enquête met au jour la place que les médias sociaux ont trouvée dans le quotidien des traducteurs professionnels : 4,3 comptes par personne en moyenne et au moins 5 heures de présence en ligne par semaine pour la plupart des sondés. À la lumière des bénéfices d’une telle présence numérique, surtout en termes d’informations sur le marché de la traduction et d’avancées technologiques, il semble souhaitable de considérer une formation à l’utilisation des médias sociaux à des fins professionnelles pour les traducteurs en devenir. La présence de la compétence no 24 dans le référentiel de compétences de l’EMT, « utiliser les médias sociaux de manière responsable à des fins professionnelles », semble donc justifiée.

Sources

Adams, N. Y., The Little Book of Social Media Marketing for Translators: Network – Learn – Profit, CreateSpace (plateforme d’édition indépendante), North Charleston, Caroline du Sud, États-Unis, 2013. Disponible en ligne.

Desjardins, R., Translation and Social Media: In Theory, in Training and in Professional Practice, Palgrave, Londres, 2017.

Grassili, C., The Ultimate Guide to Social Media for Translators, 2015. Billet de blog sur Écoglyphe, http://www.ecoglyphe.com/les-reseaux-sociaux-et-le-traducteur-1/.

Je tiens à remercier les 188 participants qui ont pris le temps de remplir le questionnaire en ligne. Mes remerciements à Charles Eddy, qui a révisé le questionnaire, et à Joss Moorkens, qui a révisé le billet de blog (initialement publié en anglais).

[1] Le statut de WhatsApp est sujet à débat : s’agit-il d’un média social ou bien d’une application de messagerie instantanée ? Aucun consensus ne semble émerger sur la question, avec des arguments à la fois en défaveur et en faveur du statut de WhatsApp comme média social (lien en anglais). Nous avons tout de même décidé de l’inclure à notre questionnaire.

e-reputation, marketing, professional activities, social media, translation competence

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